ParisMonde

SUR LA ROUTE DE L’EXIL

Enfin ! En ce début d’année, Wassim, Maya, et leurs enfants Lotus et Mohamed devraient obtenir leur statut de réfugiés. Ils sont aujourd’hui dans la banlieue de Stockholm, où ils suivent des cours de suédois, leurs enfants ont intégré la crèche et l’école en cette rentrée de janvier. Un nouveau départ après un exode long et dangereux que le journaliste français Omar Ouahmane a partagé avec eux, de la frontière turco-syrienne jusqu’à Vienne, où il les a laissés dans le train pour la Suède. Récit.

 

Nous sommes arrivés maman ? », demande Lotus « Bientôt ma chérie, bientôt », répond Maya d’une voix toujours douce. « Où est la maison ? Je veux ma chambre ». Lotus a les yeux rougis par le manque de sommeil, son papa Wassim la prend dans ses bras, la petite fi lle de trois ans et demi se rendort comme rassurée. Les parents ont expliqué à leurs enfants, Lotus et Mohamed, qui a un an de moins que sa grande soeur, que le voyage vers l’Europe n’allait durer que quelques jours. Déjà, depuis le départ de leur maison d’Idlib dans le nord-ouest de la Syrie, il s’est passé près d’une semaine. Sept jours faits de barrages en Syrie tenus par des rebelles plus ou moins modérés, de marches à travers les bois, de montagnes escarpées avant la Turquie et ses taxis puis le bus pour Izmir, ultime escale avant la Grèce. Nous étions 50 sur cet esquif dont 17 enfants. Cette étape était la plus redoutée, la photo du petit Aylan était dans toutes les têtes. Le petit garçon de Kobané avait l’âge et l’innocence de Lotus. Deux heures, c’est le temps qu’aura duré la traversée en pleine nuit de la mer Egée sur un bateau pneumatique. Nous sommes enfin arrivés en Europe, et personne pour nous accueillir sur cette plage de rochers de l’île grecque de Chios, Maya et Wassim s’empressent d’enlever les gilets de sauvetages de leurs enfants avant de les serrer dans les bras, des larmes coulent sur leurs joues. Autour d’eux d’autres réfugiés syriens se congratulent, certains esquissent des pas de danses en criant « Nous sommes en Europe ! » Ce périple sur cette embarcation de fortune a transformé Maya, c’est la première fois que nous la voyons sourire. « C’était horrible, je n’ai fait que penser à mes enfants. » La jeune maman de 35 ans, topographe-géomètre, ne pensait pas un jour devoir en arriver là mais elle précise que c’était la seule solution car là-bas en Syrie : « C’est l’enfer ! »

 

FUIR LES BARILS D’EXPLOSIFS

Elle a le même âge que Wassim son mari également ingénieur mais en informatique, ils vivaient heureux en Syrie jusqu’au début du soulèvement contre le régime de Bachar Al Assad en mars 2011. Ils sont descendus dans la rue, comme beaucoup, pour réclamer plus de liberté et de démocratie mais très vite ils verront, en retour, les bombes tomber et se rapprocher. Dans leur entourage les victimes se sont multipliées. Pendant des années, ils se sont accrochés à l’espoir que la Syrie retrouve la paix et la stabilité jusqu’au jour où un baril d’explosif, jeté depuis un hélicoptère, est venu frapper près de la crèche de Lotus. C’est ce jour-là que les parents ont pris la décision de fuir sans attendre.

Nous marchons sur une route goudronnée en direction du port de Chios, nous parlons à voix basse car nous savons que derrière les murs des maisons que nous longeons, il y a des habitants qui dorment encore. Certains migrants, qui n’ont pas hésité à se jeter à l’eau afin de rejoindre la rive, ont les vêtements entièrement mouillés. Leurs chaussures crissent sur le sol sec. Le groupe avance dans l’obscurité sous le regard de quelques automobilistes visiblement habitués à voir débarquer des réfugiés sur leurs plages. Le plus dur semble derrière nous et pourtant la route vers le nord de l’Europe est encore longue. La toile de tente du HCR, l’agence des Nations Unies pour les réfugiés, est posée à flanc d’une montagne qui domine la mer, au loin on aperçoit les côtes Turques : « J’espère que l’on nous ne renverra pas là-bas », murmure Maya que son mari tente de rassurer : « Non c’est fi ni, on récupère le laissez-passer et on quitte cet endroit ». « Cet endroit », c’est ce camp sordide où nous sommes venus nous entasser, certains n’ont pas la chance d’avoir une tente pour les protéger du vent qui balaye le littoral de l’île de Chios. Peu préparés à gérer cet afflux, les policiers grecs écorchent les noms des réfugiés enregistrés sur le port, la queue est longue et l’attente aussi. Les empreintes sont prélevées maladroitement et les photographies prises rapidement, il faut aller vite car les autorités s’attendent à de nouvelles arrivées. Pendant ce temps, Lotus et son petit frère se disputent un sifflet, celui qui nous aurait permis d’appeler à l’aide en cas de problème durant la traversée : désormais, c’est un jouet. Et ce sifflet retentit encore tout au long de notre périple, tout d’abord dans le ferry pour Athènes sur lequel nous passons huit heures assis sur des chaises en plastique, d’autres réfugiés moins chanceux restent debout durant toute la traversée car l’immense navire est bondé de migrants qui montent à chaque étape de notre voyage: des îles de Lesbos, Samos et enfin Chios que la famille de Lotus quitte le sourire aux lèvres : « Plus nous avançons et plus nous nous éloignons de la Syrie et donc de l’horreur », Wassim fait un geste de la main droite « Bye-bye Chios » puis allume son téléphone pour consulter ses messages, ses proches restés au pays sont préoccupés car ils ont vu à la télé le sort que certains pays comme la Hongrie réservent aux réfugiés, il tente de les rassurer : « Nous sommes inquiets pour eux autant qu’ils le sont pour nous, nous vivons dans l’inquiétude permanente ! » C’est une véritable marée de réfugiés hagards qui foule la terre ferme du port du Pirée, en quelques minutes le flot s’engouffre dans les bouches de métro.

 

« TUER OU ÊTRE TUÉ »

À la station Omonia, nous prenons le bus pour la Macédoine soit près de 400 kilomètres à parcourir, nous en profitons pour dormir, les enfants sont éteints. Autour de nous, les mêmes visages de réfugiés croisés sur le bateau pneumatique et avec qui nous avançons à la même vitesse. Il y a parmi eux des syriens d’Alep, des chrétiens de Damas, des kurdes de Kobané, des réfugiés de Palmyre… Presque toute la Syrie est représentée dans ce bus. « La Syrie se vide, bientôt il ne restera plus que les djihadistes et le régime de Bachar Al Assad ! », lance Wassim qui a refusé d’aller combattre. « Pourquoi, pour quoi, cette guerre civile n’a aucun sens, aujourd’hui les Syriens n’ont pas d’autre choix que de fuir sinon c’est tuer où être tué. » L’ambiance est bonne malgré la gravité de la situation, certains réfugiés chantent, les enfants passent de bras en bras : « Les enfants c’est la vie, c’est pour eux que nous sommes partis, pour leur donner un avenir car en Syrie c’est fi ni… », Maya ne fi nit pas sa phrase, les sanglots prennent le dessus.

 

MOZART COMME RÉCONFORT

À peine descendus du bus, nous montons dans un train macédonien d’un autre âge, les réfugiés forment une cohorte qui avance dans le noir. « Les familles d’abord », hurle un soldat. Nous prenons place dans le wagon, collés les uns aux autres durant plus de cinq heures. « Maman, où sommes nous ? » Maya ne sait pas dans quel pays nous nous trouvons. « Dans le train ma chérie, dors. » Nous nous écroulons de fatigue. Nous nous réveillons en sursaut, le train est à l’arrêt, à travers les vitres nous distinguons des policiers macédoniens qui nous demandent de sortir car c’est le terminus avant la Serbie que nous allons atteindre à pied après une marche de cinq kilomètres dans les bois sur une voie ferrée qui n’en fi nit plus. Un train de marchandise manque de nous happer, le long klaxon actionné dans la nuit par le chauffeur a sûrement sauvé des vies. Lotus ne pose plus de questions, comme si elle avait compris que ses parents n’avaient pas les réponses. La suite, c’est de nouveau un bus, puis un train croate, avant un autre bus puis de nouveau un train, le dernier avant l’Autriche synonyme de liberté mais avant il faut traverser la Hongrie et franchir à pieds la frontière. Wassim remercie ironiquement Budapest de nous laisser transiter sans savoir que, quelques semaines après notre passage, la Hongrie érigera ici aussi une clôture pour stopper le flux de migrants. Arrivés à Vienne, la famille de Lotus semble renaître. Le pied est plus léger et avant de prendre le train pour Hambourg et la Suède, leur destination finale, Maya et Wassim tiennent à visiter l’appartement où Wolfgang Amadeus Mozart a vécu. « Sa musique est universelle, nous l’écoutions beaucoup en Syrie, nous aimons aussi Schubert, Haydn et beaucoup d’autres… Un jour, nous reviendrons chez nous. »

Tous les dossiers

Vue du Hub Europe

ParisBerlin

L’immigration facteur de croissance économique ?

Lire plus >